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Le rôle de la société civile dans la prévention des conflits en Afrique

On reconnaît que les États affaiblis de l’Afrique, les États qui ont perdu leur légitimité ont aussi perdu leurs capacités d’assurer la paix et la sécurité. On peut combattre les vulnérabilités politiques et sociales qui sont à l’origine des conflits par la réforme des institutions : par le renforcement des institutions régionales et continentales existantes dans le domaine de la prévention, de la gestion et de la résolution des conflits, le renforcement du cadre politique et administratif, la réforme de la fonction publique et de l’administration, le renforcement du contrôle parlementaire, la réforme du régime judiciaire, la lutte contre la corruption nationale, etc. L’objectif est alors de refonder la capacité de gouvernance politique des États africains, entre autres pour assurer la paix et la sécurité. Nous souscrivons à ce projet soutenu par le NEPAD, là où les divergences se font jour, c’est sur la manière d’y arriver.

Le renforcement des institutions politiques est-il du ressort de la science et de la technologie, des recettes ou des modèles peuvent-ils être appliqués, peut-on réformer les institutions par le haut, sans le concours et la participation des populations gouvernées par ces institutions ? Certains semblent y croire, les projets bilatéraux et multilatéraux fondés sur cette approche ne se comptent plus, le NEPAD souscrit à cette même stratégie.

Avec nos collègues africains de la société civile, nous voudrions proposer une autre avenue pour refonder la capacité de gouvernance politique des États et partant leur capacités à combattre les vulnérabilités politiques et sociales qui sont à l’origine des conflits. Nous convenons que les organisations de la société civile africaine ne doivent pas se substituer aux États, elles ont cependant un rôle déterminant à jouer pour la transformation démocratique de leur société. Ces transformations sont des préalables à une participation véritable des Africains à leur propre développement.

La contribution fondamentale de la société civile à la prévention des conflits est à ce niveau : la constitution de la base, du sous bassement, sur lequel des états démocratiques pourront se construire. La contribution de la société civile est double, elle résulte du travail d’éducation civique mis de l’avant par ses diverses composantes (groupes d’églises, de femmes, syndicats, presse indépendante, associations professionnelles, groupe de défense des droits humains, etc.), elle transforme la vie politique, par l’émergence de réseaux d’intérêts multiples et pluriels qui occupent des espaces grandissants en opposition à des réseaux d’appartenance exclusifs, par exemple ethniques.

Des expériences sont en cours dans plusieurs pays Africains, souvent avec des moyens dérisoires pour soutenir des programmes de formation citoyenne, pour créer des espaces d’expression indépendants, pour défendre les droits fondamentaux. Il s’agit d’un engagement dans un travail politique longtemps délaissé, dans un domaine où les résultats ne sont pas spectaculaires, ni mesurables à court terme, un travail de longue haleine et qui comporte des risques.

Les campagnes de luttes contre le tribalisme exacerbé par l’occupation militaire étrangère et le pillage des ressources dans un pays comme la RDC peuvent paraître dérisoires face aux millions de morts provoquées par la guerre, il n’en demeure pas moins que ce sont ces mêmes organisations qui mènent ces campagnes d’éducation civique qui ont été les premières à lancer un agenda pour la paix dans ce pays, une démarche qui a fini par être incontournable pour l’ensemble des parties au conflit. C’est la société civile de Sierra Leone qui a mobilisé la population pour dénoncer le « deal » qui avait amené Foday Sankoh au pouvoir et mené le pays dans un cul de sac. Après, on a pu commencer à amorcer une longue démarche vers la reconstruction du pays et de ses institutions.

Les programmes d’éducation civique, qui bénéficient pour le moment de moyens limités, réussissent à consolider et à élargir les espaces occupés par les groupes reconnus pour leur engagement pour la promotion des droits et de la démocratie. Les messages touchent des publics nouveaux, plus nombreux et rejoignent peu à peu des autorités politiques, administratives, coutumières et religieuses. Les moyens de communication comme la radio deviennent des outils de formation considérables, ils permettent aux populations de confronter leurs visions à celles d’autres peuples et de sortir de l’enfermement dans laquelle les chefs de guerre veulent constamment les isoler.

Les moyens mis à la disposition des organisations de la société civile leur permettent de nouer des relations entre différents groupes dans le pays et avec l’extérieur, l’information circule plus rapidement et permet ainsi de combattre les mesures d’intimidation et de répression dont ces groupes font souvent l’objet. Le réseautage et la communication deviennent des outils de prévention, les dirigeants étant tenu de plus en plus de composer avec l’image qu’ils projettent à l’extérieur.

Au niveau local, par exemple des projets de micro-crédit qui répondent à des besoins de survie peuvent devenir des lieux d’apprentissage de la démocratie, ils peuvent avoir, à moyen terme et long terme, une influence à des niveaux supérieurs et favoriser l’émergence de nouveaux dirigeants qui axent leur travail sur la défense et la promotion des intérêts de leurs commettants et qui sont imputables vis-à-vis ces commettants. Cette tâche s’inscrit dans un processus d’éducation qui vient défaire le modèle mis de l’avant depuis la période coloniale : depuis longtemps les dirigeants africains ont construit leur légitimité sur leurs liens avec le monde extérieur plutôt que sur leurs liens avec leur propre population. Ils étaient ainsi d’abord redevables aux forces extérieures qui les soutenaient plutôt qu’à leur propres populations. Le NEPAD montre la persistance de cette tendance lourde, il suffit de comparer les efforts mis par les dirigeants africains à convaincre les décideurs du G8 de s’associer à un plan de renouveau de l’Afrique à ceux consentis pour associer les populations africaines à ce même plan de renouveau.

Nous pensons qu’il faut valoriser les initiatives locales issues des populations et de leurs organisations et gérées par elles. En Afrique, les groupes d’églises, les syndicats, les groupes de défense des droits de la personne, les groupes solidaires de femmes, de jeunes, les entités administratives décentralisées, les maisons d’enseignement et les centres de recherche peuvent être reconnus comme des intervenants dans la prévention des conflits et la recherche de la paix, la construction d’institutions démocratiques, une meilleure circulation de l’information, la fourniture de denrées et de services dans les situations d’urgence qui favorisent les petits producteurs et l’expertise locale, un meilleur accès au financement, le développement de la recherche et la conservation des savoirs populaires, etc. Le renforcement des capacités des groupes de la société civile s’inscrit dans une stratégie de développement participative, où les changements institutionnels et politiques répondent aux pressions des citoyens et trouvent leurs racines dans les sociétés concernées .

Serge Blais
Chef d’équipe Afrique, Développement et Paix, et co-président, FORUM AFRIQUE-CANADA
Exposé aux consultations du MAECI sur la Consolidation de la paix et la sécurité humaine, le 25 avril 2002


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