L'aide internationale comme arme de combat?
Une très mauvaise idée

Embassy - le 28 novembre 2007
Commentaire signé par By Gerry Barr et Kevin McCort

L'idée de confier à l'armée l'administration de l'aide humanitaire dans le sud de l'Afghanistan, une région ravagée par la guerre, proposée par le Conseil Senlis dans son dernier rapport, est inquiétante et dangereuse. Inquiétante, car elle militarise l'aide humanitaire et en compromet les objectifs premiers : sauver des vies et réduire la pauvreté. Dangereuse, parce qu'en associant des acteurs militaires armés aux travailleurs humanitaires, on transforme ces derniers en cibles de guerre, de même que l'aide et les civils qui en ont terriblement besoin.

Le but de l'action humanitaire est de sauver des vies, de soulager les souffrances et de sauvegarder la dignité humaine. Dix-sept pays, dont le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni et d'autres pays européens, ont souscrit ensemble à ce but dans le cadre de l'Initiative sur les principes et bonnes pratiques d'action humanitaire. Ils ont ainsi reconnu la primauté des organisations civiles dans le domaine de l'aide humanitaire et l'importance d'assigner des rôles distincts aux forces militaires et aux travailleurs humanitaires.

Le mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ainsi que les ONG ont aussi adhéré à un code visant à guider leur conduite en cas de crise. Le code leur interdit de tolérer, sciemment ou par négligence, que leur nom ou leurs employés soient utilisés à des fins politiques.

L'aide humanitaire qui a pour objet de sauver des vies n'est ni un instrument de politique étrangère ni un instrument de politique militaire, et encore moins une arme de guerre. Accepter la proposition du Conseil Senlis, selon laquelle on devrait arrimer l'aide à la lutte contre l'insurrection et établir une union « ACDI - DFID de combat » dans le cadre de laquelle les militaires canadiens et britanniques participeraient à la prestation de l'aide et jouiraient d'un pouvoir décisionnel sur les budgets des agences de développement en zone de guerre, ne ferait qu'accroître la confusion entre objectifs militaires et objectifs humanitaires. Le fait d'associer la tactique militaire visant à gagner  « la confiance et le cœur » à l'aide humanitaire et à l'aide au développement a déjà coûté trop de vies.

Cette année seulement, en Afghanistan, le nombre de travailleurs humanitaires tués s'est élevé à 34 et 76 autres se sont fait enlever. L'Afghanistan figure parmi les six endroits les plus dangereux au monde pour les travailleurs humanitaires. La plupart de ces derniers sont afghans. En effet, comme la sécurité est très menacée, et comme les non-Afghans sont perçus comme des personnes faisant partie des forces militaires internationales qui affrontent les talibans, on compte de plus en plus sur les Afghans mêmes pour la prestation de l'aide.

Traditionnellement, les travailleurs humanitaires avaient deux rôles fondamentaux : sauver des vies et témoigner de la situation des populations vulnérables. En Afghanistan, la réduction du personnel humanitaire entraîne la diminution du nombre de témoins oculaires et entraîne donc une plus grande vulnérabilité des travailleurs humanitaires afghans. Ainsi, les Afghans qui s'efforcent de rebâtir leur société sont menacés et tués à cause de leur association avec l'armée. La présence militaire internationale, pour beaucoup d'organisations en Afghanistan, est déjà trop liée aux efforts d'aide, intégrés au moyen des équipes provinciales de reconstruction (EPR). La mise en œuvre des propositions du Conseil Senlis resserrait dangereusement les liens.

Selon les organisations afghanes, quand une EPR s'installe dans un secteur, celui-ci devient dangereux parce que les EPR en soi sont des cibles pour les talibans. Les efforts de reconstruction menés par les forces étrangères sont souvent inadéquats et inefficaces. L'aide déterminée par des objectifs à court terme visant à gagner « la confiance et le cœur » de la population afghane ne réduit pas la pauvreté et ne permet pas non plus de faire des progrès en matière de développement. D'ailleurs, rien ne prouve non plus que les opérations militaires réussissent à étouffer les mouvements insurrectionnels. Ce que l'on sait, par contre, c'est que ce genre d'aide complique le vrai travail humanitaire.

Dans son scénario le plus pessimiste, le Conseil Senlis prédit que le fait d'insister sur l'action militaire au détriment de l'aide au développement se traduirait ni plus ni moins par l'élimination de l'aide, donc par l'échec de la mission. Une situation qui est loin d'être impossible.

Donc, si la solution n'est pas de militariser l'aide - et de risquer ainsi de compromettre la sécurité des civils - comme le propose le Conseil Senlis, quelle est-elle?

Tout d'abord, le Canada doit contribuer davantage à l'amélioration des conditions nécessaires à un développement efficace en Afghanistan. En pratique, il doit faire pression auprès des États-Unis et des autres donateurs pour qu'ils cessent de compter autant sur les entreprises, les entrepreneurs et le personnel étrangers pour la prestation de l'aide et misent plutôt sur les ressources afghanes. Le Canada ne doit pas aider strictement le gouvernement afghan, il faut aussi qu'il favorise le développement et l'expansion de la société civile afghane. L'expérience montre que ce genre de soutien est beaucoup plus efficace pour la population.

Le Canada doit, de plus, exhorter le gouvernement afghan à mettre un terme à l'impunité dans les cas d'attaques contre les travailleurs humanitaires, que celles-ci résultent simplement de la criminalité endémique ou constituent des actes d'insurrection. Enfin, il doit tarir à la source le problème de l'insécurité croissante, en favorisant un processus de paix qui aborde les problèmes et les aspirations des Afghans au-delà des divisions tribales, ethniques et religieuses. L'augmentation du contingent militaire - autre proposition du Conseil Senlis - ne ferait qu'intensifier les combats et compromettre encore davantage la sécurité des civils et les chances de voir le pays faire de réels progrès vers la paix. En fait, une telle solution affaiblirait le gouvernement et alimenterait l'insurrection.

Comme le Canada est un bailleur de fonds important en Afghanistan, il devrait se servir de son action internationale pour promouvoir de vrais efforts de rapprochement entre le gouvernement et les factions antigouvernementales dans ce pays, y compris conclure des accords protégeant l'aide humanitaire et négocier des modalités d'accès à l'aide. Le gouvernement Karzaï devrait immédiatement donner priorité à des objectifs de la sorte dans ses négociations avec les représentants talibans.

Quant au Canada, il devrait suivre ses propres lignes directrices sur la coordination civilo-militaire et l'aide humanitaire, soit veiller à ce que les opérations des Forces canadiennes respectent, dans toute la mesure du possible, l'intervention humanitaire. Autrement dit, ne pas utiliser l'aide internationale comme arme de combat.

Gerry Barr est président-directeur général du Conseil canadien pour la coopération internationale. Kevin McCort est directeur général intérimaire de CARE Canada.