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Crise économique et financière

 
Effondrement économique - Le visage féminin de la crise
Par Amélita King Dejardin

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Cet article paru d’abord dans The Hindu (7 mars 2009) est reproduit avec la permission du journal.


La crise économique se déroule actuellement sous nos yeux à un rythme plus rapide que ne le prédisaient il y a seulement quelques mois les experts les plus pessimistes.


Les effets sur les gens ordinaires se font déjà sentir. L’Organisation internationale du travail (OIT) prévoit que dans la région d’Asie du Pacifique pas moins de 27 millions de travailleurs perdront leur emploi cette année. Quelque 140 millions d’habitants des pays en développement sombreraient dans l’extrême pauvreté.


Les chiffres se multiplient et, sans nul doute, tous seront touchés par la crise. Cependant, la plupart des débats négligent le fait qu’elle a des répercussions particulièrement sur les femmes Or, en Asie par exemple, les effets de la crise seront plus graves et bien différents pour les travailleuses que pour leurs homologues masculins.   

    
À défaut de prendre en compte la problématique femmes-hommes, notamment au bas de l’échelle socio-économique, les décisionnaires risquent de se tromper lourdement, d’aggraver les conditions de vie et de travail de millions de personnes, de renforcer les inégalités sociales et économiques, et de détruire une génération qui, aux prix d’efforts considérables, a obtenu l’équité salariale et l’égalité en milieu de travail.

 

Pourquoi la crise sévit-elle différemment chez les femmes ? L’une des raisons est qu’elles sont plus nombreuses à travailler dans les industries d’exportation à forte intensité de main-d’œuvre qui approvisionnent les chaînes de distribution à l’échelle mondiale. Par contre, les hommes ont tendance à se déployer dans un plus large éventail de secteurs économiques. Les femmes occupent généralement des postes subalternes dans les chaînes de production, des emplois temporaires, informels, précaires ou de sous-traitance dont les conditions de travail s’avèrent médiocres. Selon toute vraisemblance, elles n’auraient pas droit à un régime d’assurance sociale. Ainsi, sont-elles les premières à perdre leur emploi lorsque se produit une baisse de la demande dans le marché du vêtement, du textile et des appareils électroniques (ainsi que celui des services commerciaux comme l’hôtellerie et la restauration).


L’expérience asiatique


L’expérience asiatique de la crise économique de 1997 témoigne de cette problématique.

En Thaïlande, les femmes ont été la cible de 95 p. 100 des mises à pied dans le secteur du vêtement et de 88 p. 100, dans celui des jouets. En Corée, 86 p. 100 des employés mis à pied dans les secteurs des banques et des services financiers étaient des femmes.


La perte d’un emploi a de profondes répercussions, particulièrement sur la femme. D’après les recherches, plus la famille est pauvre plus le salaire de la femme est essentiel à la subsistance, à la santé et à l’éducation des enfants. Et parce qu’en Thaïlande, aux Philippines et au Vietnam, les travailleuses occupent des postes subalternes, elles économisent peu de sorte que la moindre baisse de salaire ou une légère hausse de prix peut avoir de graves conséquences pour les personnes qui sont à leur charge.


L’expérience vécue en 1997 dans cette région justifie cette appréhension. Il résulte d’un sondage effectué aux Philippines que les ménages subissent une baisse de revenu de 65 p. 100 lorsqu’un homme perd son emploi alors que dans le cas d’une femme la perte de revenu s’élève à 94 p. 100. Un plus grand nombre de ménages est contraint de réduire ses dépenses alimentaires si c’est la femme qui est licenciée plutôt que l’homme.


Depuis les années 90, les gouvernements de nombreux pays d’Asie ont amélioré leur filet de sécurité sociale. Cette évolution est certes bien accueillie étant donné qu’un minimum de prestations sociales s’avère essentiel pour vaincre la pauvreté. Cependant les femmes de nombreux pays n’ont guère accès à une protection sociale.

 

En général, les emplois non conventionnels, subalternes et de l’économie informelle occupés par les femmes sont rarement accompagnés d’avantages sociaux. Cela s’explique par le fait que les patrons présument que les femmes peuvent compter sur les hommes, ou qu’il faut avoir un emploi si l’on souhaite avoir droit aux avantages sociaux – à titre d’exemple, la plupart des programmes d’allocation de maternité en Asie ne sont assumés que par les employeurs.

 

Une question complexe


Évidemment, le problème n’est pas simple. Dans certains secteurs ou domaines, ce sont les hommes qui écoperont. Par exemple, la demande de main-d’œuvre féminine pourrait augmenter à mesure que des salariés occasionnels seraient appelés à remplacer le personnel régulier. Parmi les travailleurs migrants des pays en développement, les femmes mieux préparées et compétentes, comme les infirmières, les médecins ou d’autres spécialistes des soins de santé, courent moins le risque de perdre leur emploi que les travailleurs migrants qui sont pour la plupart employés dans la construction, les industries manufacturières et l’agriculture.


Il importe donc que les gouvernements, les employeurs et les syndicats ouvriers examinent ensemble les mesures susceptibles de contrer les effets économiques et sociaux de la crise et, ce faisant, se penchent sur les perspectives des femmes aussi bien que celles des hommes.


Dans une situation de crise, les programmes d’infrastructure et d’investissement publics par exemple font habituellement partie d’un ensemble d’interventions nationales. Cependant, les hommes pourraient décrocher la majorité des emplois créés par ces programmes étant donné qu’ils occupent les secteurs de la construction, de l’ingénierie et des applications techniques qui leur sont pertinents. C’est ce que nous avons observé en 1997.


Il faut non seulement s’assurer que les femmes ont accès à ces emplois, mais que la notion de travaux publics soit élargie de manière à inclure les services sociaux, les soins de santé, l’éducation, le développement de l’enfant et de la jeunesse.


Les stratégies de recrutement doivent faire une place aux femmes qui devraient pouvoir compter sur des services les ciblant tout particulièrement. Il faudra inclure des installations de puériculture. Des programmes d’incitation économique et fiscale doivent soutenir le microfinancement qui a efficacement aidé les femmes à monter leur propre entreprise.

 

Lorsqu’il s’agit du caractère social des mesures politiques, il importe d’inclure les soins de santé primaires, la maternité et l’éducation.


Les femmes, partie au dialogue


Et pour finir, il importe d’accorder une attention toute spéciale à l’inclusion des femmes pour qu’elles fassent entendre leurs points de vue. En 1997, elles n’ont pas participé en bonne et due forme au dialogue, cela dû au fait que les organisations patronales et syndicales sont dominées par les hommes, même dans les entreprises où la main-d’œuvre est majoritairement féminine.

 

Pour que l’ensemble des interventions d’urgence soient efficaces, elles doivent prendre en compte les différences entre les sexes. Nous ne devons pas répéter les erreurs de 1997. Les mesures d’intervention doivent être prises équitablement en faveur de tous ceux qui sont touchés par la crise.

 

Droits de la personne et crise économique aux Philippines : Point de vue d’un organisateur

 

Par Maquila Solidarity Network

 

Philippines
Philippines

La lutte pour les droits des travailleurs aux Philippines doit surmonter de nombreuses difficultés. La recherche d’investissement de la part des multinationales étrangères s’est souvent manifestée par des pressions commerciales et politiques dans le but d’éviter ou de miner l’organisation syndicale, de maintenir de faibles salaires, et d’éliminer toute dissension politique interne. Les menaces et la violence contre les syndicats et les intervenants en faveur de la main-d’œuvre et des droits de la personne sont monnaie courante et tolérées, sans nul doute, par la police et les forces de sécurité.

 

La crise économique mondiale crée une situation encore plus difficile puisque la baisse de la demande a conduit au licenciement de travailleurs et force ceux qui gardent leur emploi à accepter des compressions.

D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), entre octobre 2008 et février 2009, plus de 80 000 travailleurs ont été déplacés aux Philippines et environ 5 000 travailleurs philippins outre-mer ont été rapatriés.

 

Pour se faire une idée de première main des effets ravageurs de la crise sur les travailleurs et les droits de la personne aux Philippines, Maquila Solidarity Network a interviewé Cecille Tuico, chercheur et organisateur au Workers Assistance Centre (WAC).

 

WAC est un programme d’intervention sociale fondé en novembre 1995 dans la paroisse du Très saint rosaire à Rosario (Cavite). L’Église est traditionnellement un lieu de rencontre où les travailleurs discutent de leurs rapports conflictuels avec les employeurs, en particulier les sociétés étrangères installées dans la Zone franche de production et d’exportation de Cavite (ZPE), la zone la plus importante des Philippines. Les ZPE, zones franches de production et de transformation pour l’exportation, sont exemptes de droits de douane et de l’impôt afin d’attirer les investissements étrangers.


Avec le temps, WAC s’est affranchie du patronage de l’Église pour former une organisation non gouvernementale indépendante qui aide les travailleurs des provinces de Cavite et de Batangas à s’organiser.

 

M. Tuico croit que la crise économique actuelle est source de détresse mais offre aussi des possibilités.

 

À son avis, la crise a provoqué le licenciement de milliers de travailleurs dans les zones franches de Cavite et de Batangas. Un grand nombre d’entreprises ont déjà cessé toute activité, surtout dans les secteurs du vêtement et de l’électronique qui emploient le plus souvent des femmes. Il est difficile de dénombrer exactement les pertes d’emploi étant donné que ces zones sont gardées par des agences privées de sécurité qui en interdisent l’accès aux défenseurs des droits de la personne et même aux représentants du gouvernement local. Des sondages quotidiens menés par WAC auprès des ouvriers, lui ont permis d’évaluer à 11 500 le nombre de travailleurs durement touchés par la crise dans les provinces de Cavite et Batangas.

 

Intel, une entreprise électronique internationale, a annoncé récemment la fin de ses opérations dans la province de Cavite et, par conséquent, le démantèlement des usines pour en dissimuler les secrets. Selon WAC, ces fermetures toucheront plus de 4 000 travailleurs, ce qui aura des conséquences désastreuses sur la province déjà en difficulté.

 

Le chômage chez les femmes est ressenti non seulement par les travailleuses mais aussi par leur famille : le manque à gagner empêche d’acquitter les frais de scolarité et les frais médicaux, de rembourser la dette, sans compter qu’une baisse de revenu accroît la pression sur les autres membres de la famille pour qu’ils gagnent davantage dans une économie qui se contracte.

 

Tuico explique qu’au lieu de concentrer son attention sur les problèmes, WAC a profité de l’occasion pour sensibiliser les travailleurs à leur droit, reconnu par la loi, à une indemnité de départ et à des conseils sur les mesures qui peuvent les aider à améliorer leur situation.

 

D’après l’organisation, la crise a en fait favorisé l’organisation des travailleurs dans la région.

La crainte de perdre leur emploi les a incités à former des syndicats dans le but de garantir leur droit aux prestations, par exemple, l’indemnité de départ en cas de licenciement, qui est reconnu par la loi mais rarement respecté.
 
Par ailleurs, Tuico avertit que le syndicalisme n’a pas pour but de garantir la prime de départ et qu’au moment ou l’entreprise suspend ses activités ou en a l’intention, il est souvent trop tard pour former un syndicat qui puisse garantir aux travailleurs des prestations et des avantages sociaux convenables.

 

La répression dont sont victimes les défenseurs des droits dans le domaine du travail, de même que les problèmes économiques auxquels est confronté le pays – et WAC – assombrissent la situation. Aujourd’hui plus que jamais, il faut que les organisations internationales fassent preuve d’une véritable solidarité pour surmonter ces obstacles et seconder les efforts de WAC dans le travail crucial qu’elle accomplit sur le terrain.

 

Amelita King Dejardin est conseillère technique principale au Département de l'intégration des politiques et statistiques de l’OIT.

 

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