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Crise économique et financière

 

Un monde. Deux voies. Plusieurs crises.
Par Fraser Reilly-King

 

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« Dans l’ordre des priorités, la question de l’aide aux pays les plus pauvres occupe la deuxième place après l’économie mondiale qu’il faut remettre sur le chemin de la croissance. »  Kory Teneycke, porte-parole du Premier ministre Stephen Harper, peu avant le Sommet du G20 à Londres.

 

« Le G20 a choisi de maintenir le statu quo, puisque son rôle était de faire renaître l’optimisme dans les marchés. Nous cherchons à restaurer la confiance des pays du monde entier. » – Camillo M. Gonsalves-Romero, représentant permanent de Saint-Vincent-et-les Grenadines aux Nations unies et coanimateur de la Conférence des Nations unies sur la crise financière et économique mondiale et son incidence sur le développement.

IMF Building and G-20 Protest, London, England

Photo à la gauche : édifice du FMI

Photo à la droite : manifestation lors du G-20, Londres, Angleterre

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En période de crise, il est assez normal de ne voir que le court terme et de s’empresser de remédier au problème de l’heure par les moyens accessibles. Or, toute catastrophe a une ou plusieurs causes, et les crises ne font pas exception. Pour contrer une situation de crise et veiller à ce qu’elle ne se reproduise plus, il convient de s’attaquer à sa source. Les solutions se trouvent en filigrane dans la crise elle-même.

 

Les deux approches citées plus haut représentent les principaux points de vue généralement adoptés face à la crise financière mondiale : le Groupe des Vingt (G20) semble préconiser la première alors que les Nations unies favorisent la seconde.

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Crise actuelle : l’histoire se répète


Certes, la crise financière qui sévit est la plus sévère de l’Histoire, mais elle n’est pas pour autant la première. Le krach de 2008 s’inscrit dans la foulée de la débâcle des « point-coms » de 2000 ainsi que des crises économiques ou financières qui ont frappé le Brésil et la Russie en 1998 et l’Asie en 1997 et 1998. Les causes de ces effondrements ont été les mêmes : investissements sans précédent dans les marchés spéculatifs en vue de réaliser des gains rapides et trop peu d’investissements productifs dans l’économie réelle, ce qui a donné lieu à une chute spectaculaire des marchés. Les spéculateurs avaient perdu leur pari. 

 

La conjoncture financière ne fait pas exception. Les banques nord-américaines et européennes, qui sont à l’origine du surendettement des consommateurs aux États-Unis, en Europe de l’Ouest et en Europe de l’Est, ont tenté de tirer le maximum des taux d’intérêt avantageux, de la prospérité économique et de dix années de décloisonnement et de libéralisation financières. Pourtant, à long terme, il n’y a rien à tirer du capital qui ne sert que les « intérêts » du capital. Aux États-Unis, il a suffi que trois pour cent des emprunteurs se trouvent en défaut de paiement de leur dette pour que le système bancaire s’effondre.

 

Or, la période de croissance a donné lieu à un nouveau phénomène sur la scène financière. Il s’agit du « système bancaire parallèle » qui gère des fonds spéculatifs de plusieurs billions de dollars et qui a recours à des dérivés de crédit d’une complexité inouïe dans le seul but de tirer le maximum de profit en très peu de temps, et ce, dans divers types de marchés. Bien qu’il ait permis à plusieurs de réaliser des gains considérables à court terme, ce système était voué à l’échec et devait tôt ou tard provoquer l’effondrement de tout le système financier dont les contrecoups se font sentir jusque dans les foyers de particuliers du monde entier

 

Les répercussions de la crise : dur coup pour les uns, catastrophe pour les autres

 

On a d’abord présumé que bon nombre des pays en développement seraient à l’abri de la crise.

Des pays d’Asie et d’Amérique latine avaient d’ailleurs tiré leur leçon des crises antérieures et s’étaient constitué d’importantes réserves de monnaie forte afin de protéger leur taux de change et leur économie contre les attaques spéculatives. Toutefois, constatant les signes d’essoufflement des marchés mondiaux de plus en plus interdépendants – insuffisance des approvisionnements pour les pertes sur prêts des banques et dépassement de leurs possibilités financières; gel des marchés mondiaux du crédit; chute des prix à l’exportation et des marchés extérieurs – il fallait s’attendre à ce que les répercussions se fassent rapidement et implacablement sentir.

 

Les pays et les populations les plus pauvres sont les plus touchés par la crise et leur situation risque de s’aggraver. La Banque mondiale estime à 53 millions le nombre de personnes dont le revenu quotidien est passé au dessous de deux dollars depuis le début de la crise économique mondiale, sans compter qu’en 2008, 130 à 150 millions de personnes – dont 70 p. 100 sont des femmes – ont été réduites à la pauvreté à cause de la flambée des prix alimentaires et des carburants. De plus, l’Organisation internationale du travail prévoit que 51 millions d’hommes et de femmes perdront leur emploi en 2009. Le taux de croissance des exportations ne cesse de chuter en Asie (16,8 p. 100) en Afrique (12,5 p. 100) et en Amérique latine (10 p. 100). La crise promet d’être longue et sévère.

 

Les pays du Sud sont très conscients de la situation. Quelque temps avant le sommet qui a eu lieu en avril à Londres, le président du Brésil, Lula da Silva n’a pas caché sa colère : « Je ne peux qu’affirmer qu’il est invraisemblable d’espérer que cette partie du monde [le Sud], déjà à genoux, puisse assumer les coûts de la crise. » Mais quelles solutions le G20 propose-t-il ?

 

Le G20 à la rescousse ?


Pour contrer les effets de la récession économique mondiale, le G20 s’est donné pour mission de stabiliser l’économie mondiale et de restaurer la confiance envers les marchés, plutôt que de trouver des solutions aux problèmes liés au développement et à la pauvreté. Les États de l’hémisphère Nord ont nationalisé les banques ou reconstitué leur capital, offert des garanties sur l’épargne et subventionné les établissements en difficulté. Elles se sont également concertées dans le but de baisser les taux d’intérêt et ont proposé une nouvelle réglementation du secteur financier. Toutes ces mesures coûteront quelque quatre billions de dollars. Même le Fonds monétaire international (FMI) – qui a plutôt tendance à préconiser l’austérité économique dans les pays du Sud – propose que les États du Nord accroissent les dépenses publiques. Il semble bien que l’approche keynésienne – John Meynard Keynes était un économiste qui recommandait l’intervention de l’État pour stabiliser les marchés économiques – soit de nouveau en vogue.

 
Lors de sa réunion à Londres, le G20 a annoncé qu’il allait injecter 1,1 billion de dollars de plus pour stimuler l’économie mondiale. Les marchés boursiers ont réagi favorablement à ces investissements colossaux, qui n’ont pas manqué de faire les manchettes.

 

Toutefois, ces mesures du G20 n’ont tout simplement pas tenu compte des demandes de ceux qui n’exigeaient rien moins qu’une refonte du système financier international ainsi qu’un « pacte vert » pour une économie produisant peu de carbone. Le 28 mars 2009, à Londres, près de 40 000 manifestants ont réclamé des emplois, plus de justice et une plus grande vigilance face aux changements climatiques. La revendication n’a toutefois pas été entendue.    

 

Or, les nouvelles mesures de réglementation du système bancaire mondial qui ont été proposées restent vagues. Des 1,1 billion s de dollars promis, aussi peu que 50 millions seront destinés à venir en aide aux pays les plus pauvres. Très peu de subventions seront accordées. En effet, la majeure partie de ce fonds d’aide sera offert sous forme de prêt, ce qui pourrait laisser présager une nouvelle crise de l’endettement. Les réformes relatives à la gouvernance annoncées par le FMI et la Banque mondiale ne se résumeront dans les faits qu’à une mise en œuvre accélérée des programmes déjà en place. Le FMI, qui l’an dernier procédait à la vente de ses réserves d’or et mettait à pied un grand nombre d’employés en raison de la baisse de revenus occasionnée par le remboursement d’une lourde dette, semble se remettre de ses difficultés. Néanmoins, l’institution le FMI, toujours en mal de légitimité, favorise une série de mesures pour les pays du Nord et une autre pour ceux du Sud.

 

L’avènement d’une économie mondiale « verte » n’est pas pour demain. Les efforts du Cycle de Doha sont restés vains compte tenu de l’impasse des discussions qui avaient pour but d’élaborer des solutions aux problèmes liés aux marchés et à la libéralisation en période de crise. Depuis novembre, dix-sept pays du G20 ont adopté des mesures protectionnistes, alors que les mesures présentées à Doha favorisaient plutôt une plus grande libéralisation des marchés financiers, (que l’on a) pourtant déjà signalée comme l’une des principales causes de la crise financière.

 

Intervenir à la source du problème – l’approche préconisée pas les Nations unies


Tout juste avant que George W. Bush n’annonce la tenue de la première rencontre du G20 à Washington, le président de l’assemblée générale des Nations unies, Miguel Escoto, avait mis sur pied la Commission sur la réforme du système monétaire et financier. Placée sous la présidence de l’économiste et lauréat du prix Nobel, Joseph Stiglitz, et composée d’un panel d’économistes internationaux, la Commission s’est donné pour tâche d’analyser le fonctionnement des systèmes financiers du monde et d’élaborer des moyens de les rendre plus stables et plus équitables à long terme. 

 

Pendant ce temps, en décembre 2008, les gouvernements, la société civile et le secteur privé se réunissaient à Doha, au Qatar, pour revoir la mise en œuvre du Consensus de Monterrey, une série de mesures formulées au terme de la Conférence internationale des Nations unies sur le financement du développement de 2002. La rencontre de Doha n’a pas été en mesure de produire les résultats souhaités relativement à certains secteurs politiques. Elle a toutefois contribué à établir un consensus sur la nécessité de tenir une rencontre au sommet pour étudier les tenants et les aboutissants de la crise économique et financière ainsi que ses répercussions sur le développement. Cette conférence de l’ONU aura lieu à New York du 24 au 26 juin et portera sur l’examen attentif des recommandations (du rapport) de la Commission Stiglitz, qui vont plus loin que ce qu’a proposé le G20 jusqu'à présent puisqu’elles sont le résultat d’une analyse lucide des problèmes sous-jacents à la crise

 

Le monde exprime son inquiétude pendant que le G8 et le G20 se réfugient dans le mutisme


Le processus des Nations unies – que l’on nomme souvent le « Groupe des 192 » pour mettre en évidence son caractère inclusif – a su ouvrir le débat pour permettre aux pays, dans le contexte des Nations unies du moins, de faire part ouvertement de leurs préoccupations. Par exemple, en avril, à la rencontre de haut niveau du Conseil économique et social (ECOSOC) regroupant notamment les institutions de Bretton Woods, l’Organisation mondiale du travail et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), et la Barbade (à titre de porte-parole du Marché commun des Caraïbes), le discours retentissant des intervenants manifestait clairement leur volonté de s’engager sur la voie de la réforme. Pourtant, à la Banque mondiale et au FMI, où le Canada parle au nom des États des Caraïbes, le désir de réforme n’a pas une fois été mentionné. 

 

La position du Canada à l’égard de la Commission Stiglitz et de la conférence s’avère très décevante. Ottawa s’est contenté de ne rien dire à propos de la conférence lors des principales rencontres internationales ou de se joindre aux autres pays du G8 qui tentent de miner le processus.

 

Une crise qui en engendre une autre


D’ici douze mois, les mesures du G20 auront peut-être contribué à une relance à court terme de l’économie mondiale, mais elles auront été nettement insuffisantes. Tant que le G20 ne se dotera pas d’une stratégie à long terme qui tiendra compte des besoins de tous les pays du monde – ceux du G192 – les crises relatives à l’alimentation, aux carburants, aux finances et au climat ne feront que s’aggraver et continueront de faire des ravages. Si les tensions entre le G20 et l’ONU sont le reflet d’une réalité incontournable, il y aura tout lieu de croire que le multilatéralisme sera générateur de discorde.

 

La crise recèle ses propres solutions. Le Canada – ainsi que le G20 – ferait mieux de se rendre à l’évidence qu’il est grand temps de repenser le système financier actuel

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Commission d’experts des Nations unies (Stiglitz) – Recommandations (A/63/838)

  • Les pays industrialisés devront consacrer 1 p. 100 de leur plan de relance à la reprise économique dans les pays en développement;

  • Il importe de créer une nouvelle instance de crédit administrée démocratiquement qui accordera du financement (prêts et subventions) sans condition;

  • Le FMI devrait émettre de nouveaux droits de tirages spéciaux (DTS) – monnaie internationale créée par lui pour augmenter automatiquement les réserves de devises des banques centrales –ce qui devrait accroître la circulation de dollars, de livres, de yens et d’euros;

  • Il faudra constituer une nouvelle réserve mondiale (une sorte de DTS+) pour contrer le déséquilibre entre les réserves des pays (p. ex., les énormes réserves en provenance de la Chine qui servent à financer la consommation à outrance aux États-Unis), en injectant les réserves excédentaires dans l’économie réelle des pays en développement;

  • Les pays devraient disposer de plus de latitude quant à l’élaboration de leurs propres politiques, particulièrement lorsqu’il s’agit de se prémunir contre l’inconstance des marchés financiers et contre les carences de la réglementation d’autres pays;

  • Il importe d’élaborer des mécanismes novateurs de financement du développement (p. ex., une taxe sur les prestations de services financiers);

  • Il faudra mettre en œuvre un véritable cycle de négociations commerciales axé sur le développement qui proposera des moyens de stimuler la croissance dans les pays en développement, de mettre fin aux diverses formes de protectionnisme, d’éliminer les subventions à l’exportation des pays développés et de permettre, aux pays les moins développés, un accès aux marchés des économies avancées;

  • À court terme, l’ONU devra concevoir des mécanismes qui aideront ses membres à élaborer des politiques relativement à l’économie mondiale et aux structures des systèmes financiers, et devra également créer, à long terme, un Conseil de coordination de l'économie mondiale qui se réunira au niveau des chefs d'État;

  • Il faudra repenser le système de gouvernance de la Banque mondiale et du FMI et adopter le vote à double majorité (majorité des quoteparts, majorité des pays).

 

Fraser Reilly-King est le coordonnateur de l’Initiative d’Halifax, qui s’est donné pour mission de contribuer à la réforme du système financier international et de ses institutions. Il a manifesté dans la rue à l’occasion du sommet du G20 à Londres, mais a assisté à la conférence des Nations unies à New York.

 

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