Mouvement pour la justice environnementale
Entrevue avec le Dr Yuri Melini
Le Dr Yuri Melini est directeur du Centro de Acción Legal, Ambiental y Social du Guatemala (CALAS) (Centre de poursuites en justice qui portent sur des dossiers sociaux et environnementaux, au Guatemala). Il milite depuis longtemps en faveur de la justice environnementale et des droits des Autochtones. En juin 2008, le tribunal constitutionnel du Guatemala a donné gain de cause à CALAS, une décision qui a entraîné la modification de la législation en matière d’exploitation des mines à ciel ouvert. Cette décision de la Cour suprême allait assurer la protection des collectivités vivant près des mines. Trois mois plus tard, le Dr Melini a été la cible d’un attentat et a survécu à la tentative d’assassinat après avoir reçu sept balles. Le jour de l’attentat, 50 militants pour l’environnement au Guatemala ont reçu des menaces de mort. En octobre 2009, M. Melini est venu au Canada pour donner une série de conférences organisées par le Comité pour la justice sociale, une organisation de Montréal.
e-Au Courant : Quelles sont les conséquences réelles de la décision rendue par la Cour suprême du Guatemala, qui a donné lieu à une modification du Code minier en vue de protéger les collectivités vivant près des mines?
Yuri Melini : Cette décision met en évidence la primauté du droit des personnes à un environnement sain.
Le tribunal constitutionnel a rendu une décision (numéro 1491-2007) qui déclarait que les sept articles de la loi du Guatemala en matière d'exploitation minière, à savoir le Décret législatif 48-97, comprenaient un bon nombre de clauses jugées inconstitutionnelles. Plusieurs d'entre elles contrevenaient à la pérennité écologique ainsi qu’au droit des citoyens à un environnement sain. La décision du tribunal soutenait également l’utilisation durable des ressources du sous-sol, l’équilibre écologique et la protection de l’environnement.
Toutefois, cette décision est formulée en termes très généraux et ne comprend aucun énoncé traitant explicitement des droits des Autochtones.
e-Au Courant : Quelles mesures faut-il prendre pour que les effets positifs du jugement du tribunal puissent vraiment se faire sentir ?
Yuri Melini : Un nouveau projet de loi en matière d’exploitation des mines fait actuellement l’objet d’un débat à l’assemblée législative du Guatemala. En tant que représentant de CALAS, j’ai demandé à l’assemblée de voir à ce que la nouvelle loi tienne compte du jugement du tribunal constitutionnel qui avait tranché en faveur du respect des droits de la personne et de l'environnement. Je m’efforce également de promouvoir le contrôle des pratiques d’exploitation pour garantir qu’elles se conforment aux normes définies par les lois sur l’environnement. Nous vérifions aussi la validité des permis d’exploitation minière qui sont octroyés en vertu de la loi, dont certaines clauses ont été déclarées inconstitutionnelles.
e-Au Courant : Prévoyez-vous de nouvelles contestations importantes sur le
plan judiciaire?
Yuri Melini : Nous sommes en train d’examiner les dispositions du droit minier (Décret 48-97) ayant trait au respect des droits des populations autochtones et au recours à leur consentement éclairé préalable pour veiller à ce qu’elles soient conformes aux termes de la Convention 169 de l’OIT (Organisation internationale du travail).
Nous envisageons aussi des actions judiciaires en ce qui concerne le permis Marlin, détenu par la société minière Goldcorp à San Miguel Ixtahuacan, San Marcos. Nous tenons à prouver que le Guatemala a enfreint les dispositions de la Convention 169 de l’OIT en négligeant de consulter les populations autochtones qui vivent aux abords du territoire réservé au projet. Nous verrons comment le tribunal réagira.
e-Au Courant : Le sommet de Copenhague arrive à grands pas. Qu’attendez-vous de cette rencontre? Que pourra-t-on en tirer selon vous?
Yuri Melini : J'ose croire que l’on parviendra à un accord sur les émissions de carbone dans l’atmosphère et que les gouvernements s’engageront à recourir à des moyens concrets pour freiner le réchauffement de la planète dans la mesure du possible.
e-Au Courant : Des organisations de la société civile canadienne collaborent à l’adoption de mesures visant à responsabiliser davantage les sociétés canadiennes qui exploitent des ressources à l’étranger. Que conseilleriez-vous à vos homologues canadiens dans leurs démarches en vue d’une loi plus stricte à l’égard des sociétés minières?
Yuri Melini : Nous devons absolument exiger que les sociétés minières fassent preuve de plus de transparence, et qu’elles se montrent respectueuses de l’environnement et des populations. Elles doivent se conformer à des normes environnementales plus rigoureuses et, avant tout, payer des redevances plus élevées et dédommager ceux à qui l’exploitation minière a porté préjudice.
e-Au Courant : En qualité de défenseur des droits des Autochtones, quels sont, à votre avis, les principaux problèmes auxquels les collectivités autochtones du Guatemala sont confrontées en matière de justice environnementale?
Yuri Melini : Il est important de mentionner l’exclusion, la discrimination, le racisme et le refus d’accorder ou de reconnaître la citoyenneté, de même que les injustices sociales ayant trait à l’accès aux terres, des actifs juridiquement reconnus, ainsi que l’absence d’une politique publique en matière de développement rural.
À cela faut-il ajouter l’absence de garanties juridiques relativement aux terres et territoires occupés par les Autochtones, ce qui contrevient aux dispositions de la convention 169 de l’OIT. Notons finalement que nul n’est disposé à entendre les Autochtones relativement au développement et à la vision qu’ils ont de leur milieu naturel.
e-Au Courant : Le jour où vous avez été la cible d’un attentat, cinquante militants du Guatemala ont reçu des menaces de mort à cause de leur travail pour la défense des valeurs environnementales. Par la suite, le Haut-Commissaire adjoint des Nations unies aux droits de l’homme a dénoncé l’agression dont vous avez
été victime et a récemment proposé bon nombre de recommandations relativement à la primauté du droit et à l’impunité au Guatemala. Selon vous, comment parviendra-t-on, au bout du compte, à traduire les auteurs de ces crimes en justice?
Yuri Melini : Le bureau du Procureur général du Guatemala accuse de sérieuses carences et n’a que très peu de pouvoir. En outre, plusieurs facteurs l’empêchent d’appliquer une politique capable de faire tomber la règle de l’impunité, et apte à protéger les écologistes et plus particulièrement les militants pour les droits de la personne. Dans mon cas, plus de douze mois se sont écoulés depuis le jour de l’attentat, soit le 4 septembre 2008, et les coupables courent encore.
e-Au Courant : Vous affirmez qu’il y a une relation entre la spiritualité, la paix et l’environnement. Comment ce rapport influence-t-il votre travail?
Yuri Melini : Ma spiritualité réside dans une foi inébranlable, dans la certitude que ce que j’accomplis est juste et contribue au bien-être de la population ainsi qu’à la défense des intérêts de la collectivité.
À en juger par les attentats dont j’ai été la cible, certains semblent considérer mon travail pour la protection de l’environnement et des droits des citoyens comme un crime. Ceux qui m'ont voulu du mal m’ont infligé des blessures profondes qui ont failli m’être fatales. Toutefois, Dieu a permis que je demeure en vie. Peut-être a-t-il cherché à faire de moi un témoin de son amour et à me faire prendre conscience de la mission qu’il souhaite me
voir accomplir.
Je n'éprouve aucune haine. Je cherche plutôt à faire preuve de magnanimité et à pardonner à ceux qui m’ont fait du mal. Toutefois, en tant que militant pour les droits de la personne, je tiens à ce que justice soit faite et que le mur de l’impunité s’écroule. Voilà ma principale source de motivation dans ce combat que je mène, inspiré par l’humilité, le courage et la foi, une trilogie qui m’apporte la paix spirituelle et physique.
e-Au Courant : En conclusion, qu’y a-t-il d’important que vous aimeriez ajouter?
Yuri Melini : J’aimerais dire ma gratitude à tous ceux et celles qui ont pensé à moi, qui ont prié pour moi et m’ont encouragé à poursuivre la lutte. Non seulement je ne regrette rien de ce que j’ai accompli, mais je poursuivrai cette voie sans crainte, fort de ma foi en Dieu et de ma volonté de mener à bien cette action juste pour le bien de tous.
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