La résilience en agriculture
Par Paul Hagerman et Carol Thiessen
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| Cette fermière du Zimbabwe pratique la culture par paillis. Ainsi, dès qu'il se met à pleuvoir, elle peut ensemencer son champ sans avoir à le labourer. ©Banque canadienne de grains |
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Chaque année, Essie Khumalo entretient le sol sablonneux de son petit lot de terre dans le district de Nkayi situé dans le nord-ouest du Zimbabwe, travaillant laborieusement en vue de récolter assez de vivres pour nourrir ses cinq petits. Ses rangs de maïs sont à la merci des caprices du temps, de la difficulté d’obtenir des intrants (p. ex. : le fourrage, le matériel agricole, les semences, l’énergie) et d’autres effets perturbateurs.
Essie Khumalo n’est pas la seule en proie à ces difficultés. Partout au Zimbabwe, les petits exploitants agricoles triment dur. Leurs récoltes et leur bétail subissent les dommages des années de sécheresse qui semblent plus fréquentes qu’autrefois. Les intrants agricoles se font plus rares et coûtent plus cher à cause de la hausse des prix du pétrole, de la conjoncture économique mondiale et du contexte politique dans le pays. Les agriculteurs recherchent une solution susceptible de les aider à résister à tant d’adversité. Pour la majorité d’entre eux, la production écologiste (PE) est la solution.
Pour la première fois, en 2007, notre fermière Khumalo s’est donc mise à la production écologiste dans son petit lot. Au début, elle n’y croyait pas vraiment et craignait que cette nouvelle méthode ne protège pas ses rangs de maïs de la sécheresse. Néanmoins, elle s’est appliquée à suivre les pratiques de production écologiste utilisées en Afrique australe.
Ainsi, au lieu de bêcher tout le sol de son lot, elle l’a préparé en traçant, au moyen d’une houe, des stations régulièrement espacées dans lesquelles elle a ajouté du fumier qu’elle a recouvert d’une fine couche de terre en concentrant l’engrais dans la rhizosphère (là où se trouvent les racines). Puis elle a recouvert la surface d’une couche de paillis pour retenir l’humidité, réduire l’érosion du sol et empêcher la croissance de mauvaises herbes. Enfin, elle a ajouté des matières organiques au sol. Lorsque la saison pluvieuse est arrivée, elle a planté une variété de semences de maïs à pollinisation libre (qui ne sont pas des hybrides) qui pourront servir pendant plusieurs années.
Au moment de la récolte, Mme Khumalo a été si impressionnée par le rendement du lot cultivé selon le mode de production écologiste que ses doutes se sont dissipés : elle récoltait trois fois plus de maïs que par le passé.
La production écologiste favorise la capacité d’adaptation des petits exploitants et de leurs collectivités. Les trois caractéristiques principales de la PE sont :
- le respect du savoir local et l’innovation;
- la détermination à se tourner vers la diversité; et
- l’importance d’instaurer la confiance et de faire preuve de solidarité.
Les méthodes agricoles qui permettent de développer la capacité d’adaptation sont particulièrement cruciales en raison de la vulnérabilité croissante des agriculteurs et des contraintes dues aux changements climatiques.
En 2008, une coalition d’ONG canadiennes préoccupées par la question de la sécurité alimentaire dans le monde a publié Vers une plus grande résilience : Les petits agriculteurs et le devenir de l’agriculture. Ce document de travail décrit les caractéristiques de l’agriculture résiliente et offre, en conclusion, deux recommandations relatives à la politique que le Canada devrait adopter pour structurer son aide à l’étranger et promouvoir l’agriculture résiliente :
1. accroître l’aide aux petits exploitants agricoles, miser sur leurs connaissances et mettre l’accent sur la diversité;
2. freiner les menaces à la résilience des agriculteurs, comme le commerce inéquitable et la concentration des entreprises. |
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Il a toujours été difficile de prévoir le temps, et cela paraît de moins en moins possible. Les modèles de changement climatique indiquent qu’au cours des prochaines décennies, les agriculteurs verront se multiplier des périodes de sécheresse de plus en plus longues, des orages de plus en plus dévastateurs (qui provoqueront l’érosion des sols et des inondations) des nuits plus chaudes (susceptibles de diminuer le rendement des cultures), et le ravage des cultures par des parasites agricoles. Pour que les agricultrices et agriculteurs préservent leurs moyens de subsistance et continuent de produire et de vendre des denrées alimentaires, ils doivent trouver les moyens de s’adapter à ces changements. Selon les estimations, les petits exploitants (deux hectares ou moins) produisent la moitié de tous les aliments consommés par la population mondiale. Si cette production baisse, il y aura de graves conséquences quant à leur capacité de se nourrir, mais aussi d’assurer la sécurité alimentaire à l’échelle de la planète.
L’agriculture résiliente ne concerne pas seulement les chocs climatiques. Nos systèmes agroalimentaires mobilisent beaucoup d’énergie pour la fabrication de fertilisants et d’autres produits agrochimiques, pour le transport des intrants et des récoltes, ainsi que pour alimenter la machinerie agricole. Presque toute cette énergie est tirée de combustibles fossiles dont nous remettons en cause l’utilisation, parce qu’ils sont à l’origine des changements climatiques et qu’ils risquent de perturber l’agriculture, le prix du pétrole
ayant considérablement augmenté. Un système agricole véritablement écologiste limiterait
les risques dus aux perturbations. Au Zimbabwe, Essie Khumalo s’adonne à la production écologiste en utilisant du fumier pour enrichir le sol et du paillis pour éliminer les mauvaises herbes, de sorte qu’elle a pu limiter le recours aux fertilisants et ainsi diminuer la
dépense d’énergie.
Les agriculteurs des pays en développement, du Honduras à l’Éthiopie et au Bangladesh, font face, entre autres, aux turbulences climatiques et aux chocs énergétiques. Même si les méthodes d’agriculture de conservation appliquées par Essie Khumalo au Zimbabwe ont porté leurs fruits, il serait utopique de penser qu’elles peuvent réussir n’importe où – il n’existe pas de méthode unique qui permette à tous les petits exploitants agricoles de faire face aux risques. Comment s’appliquerait l’agriculture écologiste sous d’autres latitudes?
La vie de la majorité des agriculteurs des pays en développement est caractérisée par le risque et la diversité. Outre les perturbations atmosphériques, les petits exploitants sont à la merci des risques financiers (concurrence internationale, et volatilité des prix des intrants et des produits alimentaires de base). Étant donné la mauvaise gouvernance et les services gouvernementaux insuffisants dans nombre de pays en développement, les petits exploitants s’exposent souvent à d’autres risques comme la maladie, les troubles sociaux, les services peu fiables (routes, irrigation) et le cambriolage. L’un des moyens de limiter ces risques réside dans la diversification : pratique de la polyculture et de l’élevage de plusieurs cheptels (pour se nourrir, produire de l’énergie, et vendre), diversité des tâches reliées au travail agricole (de la préparation de la terre aux activités d’entretien des sols à la suite des récoltes, et la conservation des graines pour les prochaines cultures), divers aspects du rapport à la terre (aspect culturel, productivité) et bien d’autres facteurs contribuant aux moyens de subsistance (consommation et vente des produits de la ferme, travaux extérieurs, paiements des factures, cueillette d’aliments sauvages).
À l’opposé, l’agriculture à haut niveau d’intrants pratiquée au Canada est réalisable, car les risques que courent les fermiers sont minimisés. Dans la plupart des cas, ils peuvent disposer des semences et des fertilisants, ainsi que des aliments et médicaments nécessaires à leurs cheptels. Ils peuvent compter sur les routes et les voies ferrées pour acheminer la marchandise. De plus, ils sont admissibles aux prêts et à l’assurance récolte. Même les risques continuels découlant des aléas du temps et de la conjoncture des marchés sont atténués grâce à l’irrigation, la culture en serre et les agences de commercialisation. Ainsi, ces agriculteurs ont pu se spécialiser dans la culture d’une ou de quelques denrées, ou se consacrer à l’élevage d’une diversité de cheptels et tirer parti des économies d’échelle.
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Ces tiges de maïs sont entourées de paillis pour retenir l’eau de pluie, protéger le sol contre l’érosion et empêcher la prolifération des mauvaises herbes. ©Banque canadienne de grains |
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Pour inciter les pays en développement à la résilience, il importe d’examiner la diversité des cultures auxquelles s’adonnent les petits exploitants agricoles, et à partir de ces données, collaborer avec eux de manière à réduire les risques auxquels ils sont exposés. Il faudrait commencer par se familiariser avec leurs propres connaissances de la terre, leurs cultures et leur alimentation. Les agriculteurs font toujours des expériences et cherchent à découvrir de nouvelles choses. Ils auront toujours besoin de la recherche et des nouvelles connaissances, mais le processus d’apprentissage doit commencer avec eux, plutôt qu’avec les grandes entreprises agricoles ou les centres de recherche.
Plusieurs ONG canadiennes œuvrant dans le domaine de la sécurité alimentaire mondiale ont pressé le gouvernement canadien de se pencher davantage sur les besoins des petits exploitants agricoles et de promouvoir les systèmes d’agriculture écologistes. La diffusion récente de la Stratégie en matière de sécurité alimentaire de l’ACDI ainsi que l’annonce (juillet 2009) que le Canada doublera les fonds alloués à la sécurité alimentaire démontrent que le gouvernement prend cet objectif au sérieux. Or, les modalités qu’adoptera le Canada pour promouvoir la sécurité alimentaire restent imprécises.
La démarche décisive de se doter d’une nouvelle stratégie indique que l’ACDI donne la priorité aux petits exploitants agricoles. L’intention est bonne, mais à quels résultats est-on en droit de s’attendre? Le but fixé par l’Agence « d’accroître l’accès des agriculteurs aux technologies agricoles » n’entraînerait-il pas une augmentation des risques en créant une plus grande dépendance à l’égard des intrants technologiques de pointe? L’ACDI utilisera-t-elle les résultats de recherche en agriculture pour imposer des méthodes, selon une approche verticale, ou misera-t-elle sur les connaissances que possèdent déjà les agriculteurs relativement à leurs sols et à leurs systèmes de production? L’investissement en matière de sécurité alimentaire est un pas dans la bonne direction, mais ne signifie en aucun cas que la nouvelle stratégie de l’Agence favorisera les systèmes de production écologistes.
Au Zimbabwe, l’agriculture résiliente est une forme de production écologiste qui non seulement aide les agriculteurs à produire plus de vivres et à s’adapter aux changements climatiques, mais joue également un rôle dans la prévention de tels changements. Le paillis et le fumier sont des organismes à forte teneur de carbone : leur incorporation au sol s’avère un moyen de stocker le carbone, ce qui réduit les émissions de CO2. La production écologiste a été décrite avec justesse comme une technique gagnante sur toute la ligne. Elle permet d’atténuer les changements climatiques (en réduisant le CO2), favorise l’adaptation et améliore les moyens de subsistance des agriculteurs pauvres.
Madame Khumalo est de plus en plus convaincue que l’agriculture résiliente lui est bénéfique. Les résultats de la première année l’ont impressionnée, et elle continue d’accroître la superficie de terre consacrée à la production écologiste, tout en encourageant la famille et les voisins à faire de même. Elle constate l’amélioration du sol grâce à l’ajout de fumier qui s’enrichit chaque année des résidus des récoltes laissés dans le sol. Elle est convaincue que la production écologiste accroît à la fois sa capacité de résilience et ses moyens de subsistance.
Paul Hagerman et Carol Thiessen sont membres de l’équipe des politiques publiques de la Canadian Foodgrains Bank.
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