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Justice environnementale

 

Le Canada à la croisée des chemins : le climat et la justice dans le monde
Par Graham Saul

 

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La Deep and Drastic Cuts Parade : Organisée par People’s Action on Climate Change en réaction aux réductions brutales des dépenses, cette manifestation cherchait à mettre en évidence la vulnérabilité de la majorité des secteurs marginalisés face au changement climatique. ©Asia Pacific Research Network

 

Le Canada est à la croisée des chemins pour ce qui est du changement climatique. Le Congrès américain s’apprête à adopter une loi sur le climat, et le Sommet des Nations unies sur les changements climatiques, le plus important de l’histoire, aura lieu à Copenhague dans quelques semaines. Par ailleurs, le Canada accueillera les leaders des pays du G8 et du G20 en 2010. Et là encore, le changement climatique sera à l’ordre du jour.

 

Le pessimisme qui entoure la crise du climat nous fait oublier que nous avons accompli des progrès considérables dans la lutte au changement climatique.

 

La plupart des Canadiens se disent maintenant convaincus que les changements climatiques sont bien réels et anthropiques. Ils admettent qu’une tâche difficile nous attend, et que nous devrons absolument nous en acquitter.

 

 

Ces arguments pourtant parfaitement rationnels qui tiennent compte de notre intérêt personnel suffiront-ils à persuader le Canada d’assumer sa juste part?... Nous devons aussi chercher à saisir toute la portée éthique et morale du problème si nous voulons que le Canada relève le défi.

 

 

Les Canadiens commencent aussi à comprendre qu’ils doivent agir dans leur propre intérêt. Le chaos climatique sera une mauvaise affaire pour tous, et le reste du monde ne se croisera pas les bras ni ne permettra que le Canada n’assume pas sa part. Il en coûtera moins d’investir aujourd’hui dans les solutions que de se voir contraint à réparer les dégâts ou même d’être forcé, dans une ou deux décennies, de prendre des mesures draconiennes.

 

Dans l’immédiat, la révolution des énergies propres constitue un « créneau économique » exceptionnel en ce 21e siècle, et pourtant, le gouvernement fédéral hésite encore à prendre position pendant que nos principaux partenaires commerciaux nous devancent.

 

Ces arguments pourtant parfaitement rationnels qui tiennent compte de notre intérêt personnel suffiront-ils à persuader le Canada d’assumer sa juste part? Bien que ces considérations soient un important appel à l’action pour le climat, nous devons aussi chercher à saisir toute la portée éthique et morale du problème si nous voulons que le Canada relève le défi.

 

En premier lieu, le Canada est probablement bon dernier parmi les pays industrialisés lorsqu’il s’agit de prendre des mesures relatives aux changements climatiques. Notre pays a encore du chemin à faire pour parvenir à un résultat, si médiocre soit-il.

 

Figurant parmi les dix premiers pollueurs de la planète, notre pays est classé dernier selon le plus récent G8 Climate Scorecard, produit conjointement par le Fonds mondial pour la nature et Allianz SE. Ce rapport indique que le Canada est l’un des pays du G8 où les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter.

 

Le Canada est également le 56e sur la liste de 57 pays évalués selon le Climate Change Performance Index 2008 publié annuellement par Germanwatch and Climate Action Network Europe. Le rapport, en comparant le rendement de 57 pays industrialisés et émergents, a conclu que l’Arabie saoudite affichait les pires résultats.

 

En deuxième lieu, il convient de noter que le Canada sera forcé de collaborer, car le défi est bien plus considérable que ne le pensent la plupart des gens.

 

L’Union européenne, et plus récemment les leaders du G8 (y compris le Canada), s’est donné pour objectif de limiter le réchauffement climatique à deux degrés Celsius au-dessus des niveaux préindustriels. L’argumentation est qu’un réchauffement mondial au-dessus de deux degrés mettrait en danger la vie sur terre en déclenchant une spirale de phénomènes climatiques dont il serait impossible de renverser l’évolution.

 

Les meilleures études scientifiques indiquent que pour avoir une chance raisonnable de maintenir le réchauffement climatique sous les deux degrés, il faut que d’ici à 2020, les pays industriels réduisent leurs concentrations de gaz à effet de serre de 40 p. 100 par rapport aux niveaux de 1990. Ils devraient aussi contribuer 150 milliards de dollars US annuellement pour faciliter l’accès des pays en développement aux technologies axées sur l’énergie propre et leur adaptation aux chocs climatiques. Cette somme de 150 milliards $ servira à financer non seulement l’adaptation, mais aussi la protection des forêts et les solutions de rechange en matière énergétique. Des fonds seront aussi affectés à l’agriculture, ainsi qu’à la recherche et au développement de moyens techniques.

 

Que signifie tout cela pour le Canada? La centaine et plus d’organisations canadiennes qui forment la coalition KyotoPlus soutiennent que si le Canada veut assumer sa juste part pour atteindre cet objectif, il devra réduire de moitié ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 10 à 15 ans.

 

En d’autres termes, il faut déclencher une révolution industrielle, comme on n’en a jamais connu depuis la Deuxième Guerre mondiale.

 

En troisième lieu, il ne faudrait pas perdre de vue que, de l’avis des scientifiques, la vaste majorité des Canadiens n’a pas encore saisi les implications des phénomènes auxquels il faut s’attendre si l’on ne passe pas aux actes.

 

Le réchauffement de la planète est de près de 0,7 degré Celsius plus élevé qu’il ne l’était à l’ère préindustrielle, et ses effets se font déjà sentir. Dans un récent rapport d’Oxfam International, Droit de survivre, il est signalé que, chaque année, environ 240 millions de personnes souffrent d’affections dues aux catastrophes climatiques, comme les sécheresses et les inondations, et ce nombre devrait doubler d’ici 2015 à cause des changements climatiques. Ces chiffres ne comprennent pas les répercussions qui déjà se font sentir à cause de la désertification galopante ou de la propagation, dans d’autres régions, de maladies telles que le paludisme, les conflits croissants liés aux ressources, etc.

 

 

Il s’agit là d’une décision profondément morale, d’une décision dont les conséquences, sur le plan de l’éthique, seraient comparables à celles des atrocités qui ont marqué l’histoire de l’humanité, y compris l’esclavage, la ségrégation, le colonialisme, les génocides et la négation des droits des femmes et des travailleurs.

 

 

Dans son dernier rapport, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a énoncé les risques associés aux hausses de températures dépassant les deux degrés Celsius. Il fait valoir que des centaines de millions de gens s’exposeraient à des tensions accrues à cause du manque d’eau, de la malnutrition, des vagues de chaleur, des inondations et des sécheresses. Il y aurait une baisse de la production céréalière dans les zones tropicales, les côtes subiraient des dommages considérables et des centaines de milliers d’espèces seraient menacées d’extinction.

 

Devant l’ampleur de ces répercussions, il est facile de comprendre pourquoi les Canadiens ont du mal à se faire une idée des conséquences alors que nous sommes en train de franchir le seuil des deux degrés.

 

L’Agence internationale de l’énergie – un organe dirigé par les pays les plus riches du monde, y compris le Canada – prédit, dans sa publication 2008 World Energy Outlook (WEO 2008), que nous verrons le réchauffement du globe atteindre les six degrés d’ici à 2100 si nous maintenons le statu quo. Il y a déjà plusieurs années, pourtant, que le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat annonce ce scénario des six degrés.

 

Durant la période glaciaire où la majeure partie du Canada était recouverte de deux kilomètres de banquise ferme, la terre n’était que de cinq degrés plus froide en moyenne qu’elle ne l’est aujourd’hui.

 

Le dernier réchauffement planétaire au-delà de cinq degrés Celsius date de 30 à 50 millions d’années. Cela fait au moins quelques millions d’années depuis que la température a augmenté de trois degrés. Il est donc difficile de présumer de ce qui se passera.

 

En termes simples, dans un tel scénario, l’agriculture disparaîtrait et la vie deviendrait impossible sur presque toute la planète. De vastes régions du sud de l’Europe ressembleraient au Sahara, les principaux cours d’eau se tariraient durant la saison sèche, et il en résulterait le déplacement de milliards d’habitants.

 

Bien qu’il s’agisse d’un scénario tragique, nous devons retenir trois éléments lorsque nous parlons des répercussions des changements climatiques actuels et futurs. Premièrement, nous pouvons résoudre ce problème, nous savons ce qu’il faut faire et nous pouvons le faire sans abaisser sensiblement notre niveau de vie.

 

Deuxièmement, le Canada peut choisir d’assumer sa juste part ou il peut continuer d’ignorer le problème, mais de toute manière, un choix sera fait.

 

Troisièmement, il s’agit là d’une décision profondément morale, d’une décision dont les conséquences, sur le plan de l’éthique, seraient comparables à celles des atrocités qui ont marqué l’histoire de l’humanité, y compris l’esclavage, la ségrégation, le colonialisme, les génocides et la négation des droits des femmes et des travailleurs. Les répercussions seront de même amplitude. Il est toutefois possible d’éviter de tels dénouements.

 

Le Canada se range parmi les dix pays les plus pollueurs du monde, et sa population

produit de deux à trois fois plus de gaz à effet de serre par personne que la plupart des

pays européens; cinq fois plus que la Chine; et au-delà de dix fois plus que l’Inde. Nous comptons parmi les pays les plus riches de la planète; depuis plus de 15 ans, nous promettons sans cesse de réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais nous manquons à notre promesse.

 

À cause de notre mode de vie, les habitants des régions les plus pauvres du monde meurent, l’extinction des espèces s’accélère, et cela met à mal l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. Les pays en développement cherchent eux aussi à atteindre un niveau de vie qui leur apporte le même confort et les mêmes opportunités que ceux dont nous jouissons, mais nous refusons de montrer que cela est possible sans avoir à bouleverser notre mode de vie.

 

Lorsque nos leaders élaborent une stratégie sur le climat et qu’elle reste sur les tablettes, lorsqu’ils prétendent qu’il faut attendre de voir ce que font les États-Unis, ou qu’ils

suggèrent que les négociations n’aboutissent pas parce que l’Inde et la Chine mettent les bâtons dans les roues, il nous incombe d’aider les Canadiens à reconnaître que ces positions sont perverses.

 

L’humanité aura tort de faire des choix qui entraîneront l’extinction de centaines de milliers d’espèces. Il est inadmissible qu’une riche minorité crée un problème et refuse d’assumer sa juste part à la solution, tout en sachant que des milliards de gens vivant dans l’extrême pauvreté seront les premiers à subir les pires conséquences. Il serait inconcevable que les générations actuelles minent l’habitabilité de la planète et ruine les perspectives d’avenir des futures générations.

 

Nous devons trouver la façon d’expliquer tout cela aux Canadiens non seulement parce que c’est notre devoir, mais aussi parce que nous sommes appelés à amorcer un grand virage. Ce faisant, nous nous heurterons à la résistance farouche des personnes que l’on a convaincues des risques d’un tel virage, ainsi que de celles qui profitent du statu quo.

 

Le 21e siècle offre des occasions inédites de passer à une économie axée sur les énergies propres. Et si nous obtenons les changements politiques nécessaires, le marché jouera de son influence pour relever le défi. Or, rien n’indique que nous atteindrons les objectifs en nous contentant de dire à la population canadienne qu’il est de son propre intérêt économique de trouver une solution au problème. Il faut apporter des arguments qui touchent la conscience même des Canadiens et non pas seulement leur portefeuille. Les gens ne quittent pas leur vie confortable pour se jeter dans l’arène à moins d’être mus par une profonde conviction morale ou d’être emportés par leur imagination.

 

Personnellement, je me sens privilégié de faire partie de la génération qui aura l’occasion d’accomplir une mission d’une telle ampleur. Je suis fier de mon pays et je voudrais qu’il réalise l’économie du 21e siècle axée sur les énergies propres et qu’il profite des avantages qu’offrira la création de millions d’emplois. Je suis certain que nous jouirons d’un mieux-être en accueillant ces changements. Par ailleurs, je persiste et signe en disant que le refus de notre gouvernement de prendre ce virage témoigne d’un profond manquement moral et politique. Nous devons réclamer le changement maintenant avant qu’il ne soit trop tard.

 

Le problème du 21e siècle réside dans le rapport de l’être humain à sa planète. Cette histoire se raconte déjà par la vie des habitants des pays pauvres et des communautés vulnérables, par l’extinction des espèces et par le sort que nous réservons à nos enfants et petits-enfants. Plus que tout autre enjeu, cette histoire d’une profondeur morale doit être marquée par notre lutte contre les changements climatiques. La crise du climat est comme une ligne dans le sable qui peut unir et inspirer les diverses collectivités, et la révolution des énergies propres doit être notre legs.

 

Graham Saul est le directeur général du Réseau Action Climat Canada.

 

 

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