CCCI - Flash
Automne 2008 www.ccic.ca
IMPRIMER PDF

Droits de la personne

 
Droits de la personne et commerce en Colombie : Le point de vue d’un évêque
Entrevue avec l’évêque Juan Alberto Cardona

Retour

Human Rights and Trade in Colombia

L’évêque Juan Alberto Cardona visite les lieux d’une fosse commune près de Brisas del Mar, département de Sucre, Colombie.

 

Le chef de l’Église méthodiste de la Colombie, l’évêque Juan Alberto Cardona, est venu à Ottawa durant la semaine du 19 novembre 2007 afin de s’assurer que les parlementaires canadiens comprennent les répercussions en Colombie d’un accord de libre-échange.

 

Il a travaillé avec des membres du personnel du CCCI, de l’Église unie du Canada (partenaire de l’Église méthodiste de la Colombie), de Common Frontiers et du Congrès du travail du Canada afin qu’il y ait un débat et une analyse publics portant sur les répercussions d’un accord de libre-échange sur les droits de la personne. Jim Hodgson, le coordonnateur du programme d’Amérique centrale/Colombie de l’Église unie, a interviewé l’évêque Cardona lors de son séjour.

 

JH : Quelles sont vos préoccupations concernant le libre-échange?

 

Évêque Cardona : Nous ne sommes pas contre l’idée du libre-échange dans son ensemble, mais nous sommes préoccupés par le libre-échange dans notre contexte de violence et de pauvreté.

 

Votre premier ministre et notre président disent que le libre-échange nous aidera, mais l’exemple d’autres endroits, tels que le Mexique, nous a appris que des accords de la sorte sont susceptibles de créer davantage de richesse pour les riches, mais qu’ils accentuent les inégalités. Quelle que soit la nouvelle richesse, elle ne profite pas aux populations pauvres.

 

Nous sommes un pays fortuné. Quiconque vient chez nous peut le constater. Nous disposons d’une vaste économie à développer, mais le problème, c’est que l’argent n’est pas bien distribué. Ceux qui en ont le monopole et qui ont le pouvoir sont aussi ceux qui nous oppriment. Quelques familles seulement gèrent et manipulent l’ensemble du pouvoir économique, politique et militaire. Elles sont intouchables. Elles peuvent faire disparaître n’importe qui dans la rue et faire ce qu’elles veulent, sans problème.

 

JH : Quel est le rapport entre les droits de la personne et le libre-échange?

 

Évêque Cardona : Human Rights Watch qualifie notre pays de « pire désastre humanitaire de l’hémisphère occidental ». Une guerre civile sévit encore après quatre décennies. Au cours des 20 dernières années, le conflit a coûté la vie à 70 000 personnes. Depuis 2002, lorsque Alvaro Uribe est devenu président, plus d’un million d’autres personnes ont été déplacées dans le pays, ce qui a élevé le total à environ 3,5 millions. En moyenne, huit civils sont tués chaque jour.

 

Malgré cela, des milliers de personnes risquent leur vie en travaillant pour la justice et pour que la guerre prenne fin. Prenons le cas des syndicalistes : on en a tué environ 2 500 depuis 1986, dont plus de 550 au cours de la présente administration. La Colombie est l’un des endroits les plus dangereux au monde pour un syndicaliste. Les représentants des Églises aussi se font attaquer, parfois par les paramilitaires et parfois par les guérilleros.

 

Notre taux de pauvreté atteint environ 70 p. 100. Même votre Agence canadienne de développement international (ACDI) dit que c’est extrêmement élevé. La plupart de nos populations, et en particulier les peuples autochtones et les Afro-Colombiens, sont exclues de la vie politique, sociale et économique du pays. Ce sont les collectivités avec lesquelles nous travaillons.

 

Nous craignons qu’à moins qu’on ne s’attaque aux violations des droits de la personne, un accord de libre-échange, à ce moment-ci, ne fasse qu’accroître les inégalités et récompenser les auteurs des violations des droits de la personne.

 

JH : Pourquoi les églises devraient-elles participer au débat?

 

Évêque Cardona : À la lecture des sermons de John Wesley, il est clair que la spiritualité n’est pas qu’une question mystique. Elle ne concerne pas que sa propre personne. La spiritualité devrait se refléter sur les autres, sur les personnes dans le besoin, les orphelins, les veuves – et dans le cas de notre pays, sur les personnes déplacées et les collectivités moins fortunées. Nous croyons en une théologie pratique. Nous marchons et partageons avec nos collectivités, avec les gens. Nous ne restons pas à l’intérieur du temple; nous sommes là, au sein de nos collectivités. Nous essayons de nous faire la voix prophétique qui annonce les bonnes nouvelles, et qui dénonce les injustices qui se produisent dans notre pays et là où nous vivons.

 

JH : Travaillez-vous dans des collectivités où l’Église méthodiste est la seule église? ?

 

Évêque Cardona : Oui. D’autres églises ne sont pas venues en raison des conflits armés avec les guérilleros, ou du déplacement forcé par les paramilitaires qui a suivi.

 

JH : Pouvez-vous nous parler un peu de ce qu’ont vécu les collectivités?

 

Évêque Cardona : Brisas del Mar et Rincón del Mar sont deux de ces collectivités, sur la côte caribéenne, près de San Onofre, dans le département de Sucre. Ce sont des collectivités mixtes où vivent des autochtones Sinus et des Afro-Colombiens. On y avait entendu parler des rigueurs imposées aux populations déplacées dans d’autres régions, et la population a décidé de rester lorsque les paramilitaires sont arrivés, en 1999. Après cette date, les paramilitaires n’ont pas permis aux gens de quitter les lieux, et ils sont nombreux à avoir vécu comme des prisonniers dans leur propre ville.

 

Rodrigo Antonio Mercado Peludo, surnommé Cadena (« chaîne »), était l’un des chefs paramilitaires dans la région. Il avait une ferme sur la route de Brisas, où les paramilitaires gardaient leurs victimes et les découpaient avec une scie à chaîne. À l’entrée de la ville, ils avaient un camp et un poste de contrôle : seules les personnes autorisées pouvaient entrer. À la suite de la démobilisation, en 2005, les habitants des villes ont découvert une fosse commune juste en bordure du camp.

 

Les paramilitaires forçaient les jeunes hommes et les garçons à se joindre à eux et parfois, ils les amenaient dans d’autres parties de la Colombie. Ils forçaient les jeunes femmes à avoir des rapports sexuels avec eux et souvent, les tuaient ensuite. Les gens espèrent que leurs enfants reviendront, mais tout le monde sait que seules quelques-unes des fosses communes ont été découvertes jusqu’à maintenant, et personne ne croit qu’on pourra identifier les restes et les associer à des personnes en particulier.

 

Tout le secteur était contrôlé parce qu’il se trouvait près de l’océan et qu’il constituait un corridor pour faire sortir la drogue du pays par des embarcations rapides. Cadena a acquis du pouvoir en faisant payer des droits aux trafiquants pour leur permettre de faire sortir leur drogue. Voici pourquoi tant de personnes ont été tuées. Les paramilitaires croyaient que les gens les dénonçaient aux autorités, alors ils les torturaient et les tuaient.

 

Beaucoup ont été découpés à la scie à chaîne; beaucoup ont été tués par balle; certains ont été étranglés ou pendus. Tout dépendait de ce que la personne responsable voulait faire d’eux. Les premières fosses communes étaient reliées à la drogue. Je pense que lorsque les paramilitaires sont arrivés, la première chose qu’ils ont voulu faire, c’est prendre le contrôle, et ils l’ont fait en tuant des personnes qu’ils soupçonnaient d’être des guérilleros ou qui aidaient les guérilleros, de manière à forcer leur loyauté. Une fois bien installés dans le secteur, ils contrôlaient le trafic de la drogue.

 

JH : Que se passe-t-il là-bas maintenant?

 

Évêque Cardona : La démobilisation n’a pas mis fin au problème. Cadena se cache quelque part. D’autres paramilitaires sont toujours aux alentours de Sucre. Dans certains endroits, ils exploitent les fermes que les gens ont été forcés d’abandonner. Les petits agriculteurs sont devenus des employés sur les terres qui leur appartenaient autrefois et, dans bien des cas, les petites fermes ont été transformées en grandes fermes d’élevage de bovins ou de production d’huile de palme.

 

C’est dans le département de Sucre qu’on a d’abord révélé les liens entre les paramilitaires et les politiciens, à la fin de 2006; maintenant, le scandale « parapolitique » est immense et s’étend jusqu’à la famille même du président.

 

JH : Vous avez dit plus tôt que la nouvelle richesse ne bénéficie pas aux pauvres. Pourquoi?

 

Évêque Cardona : La Colombie est un pays riche. Mais de notre pays, ils ont d’abord pris l’or. Maintenant, ils prennent le pétrole, le café, les bananes, nos textiles. Ils prennent tout. Dans notre pays, les riches sont les complices des personnes à l’extérieur. Et maintenant, ils créent des accords de libre-échange avec les États-Unis, l’Union européenne et le Canada. Et la Colombie est censée en profiter.

 

Mais ces gens établissent les règles de manière à ce qu’elles leur rapportent. Par exemple, il existait en Colombie une politique appelée « deux pour mille ». Les banques allaient vers la faillite et les gens riches allaient vers la ruine. Alors le gouvernement a créé un système d’imposition qui faisait en sorte que nous devions tous payer deux pesos pour chaque tranche de 1 000 pesos de nos transactions bancaires afin de renflouer les banques. Nous avons protesté, mais nous en sommes maintenant à « quatre pour mille ». Nous avons appris que ces banques au bord de la banqueroute ont fait des bénéfices qu’elles n’ont jamais réinvestis ou retournés aux payeurs. Puis le gouvernement a dit qu’il allait annuler le « quatre pour mille » et a proposé une nouvelle taxe aux familles, en disant qu’il irait jusqu’à taxer les œufs. Le gouvernement a ensuite décidé de ne pas taxer les aliments, mais de laisser en vigueur le système des « quatre pour mille ». Ainsi, nous sommes toujours perdants et ils trouvent toujours des façons de faire de l’argent. Chaque année, la pauvreté s’accroît alors que les riches font des profits. Chaque année, le gouvernement impose de nouvelles taxes. Les nouvelles sociétés ne peuvent survivre en raison des taux élevés de taxation. Les seuls à subsister sont les grandes sociétés, les grands monopoles.

 

En ce qui concerne ce qu’on appelle la dette extérieure, beaucoup de riches ont négocié avec le gouvernement pour qu’il intercède auprès des banques internationales en leur faveur. La Colombie s’est donc endettée pour aider non pas la population, mais plutôt les riches. C’est pourquoi je trouve que le terme est inapproprié. La « dette extérieure » n’est pas la nôtre. Elle appartient aux riches, et ils veulent que nous la remboursions.

 

Ils ne sont pas tous comme ça. J’ai entendu parler d’une chaîne de restaurants qui n’embauche que des mères célibataires. Après deux années de travail, elles peuvent obtenir une maison. Voilà une solution productive. Cependant, parmi 1 000 sociétés, une seule agit de la sorte. Il n’y a que quelques gouttes d’eau dans le désert, mais au moins il y en a.

 

Prenons les médicaments : les populations autochtones de Cauca ont soulevé la question des plantes qu’elles utilisent pour produire des médicaments dans leurs milieux. Les accords de libre-échange touchent ceux qui possèdent les plantes, ou qui connaissent les propriétés médicinales de la plante. Comment les peuples autochtones pourraient-ils renoncer à leur droit à ces plantes, à leur patrimoine qui fait partie de ce qu’ils sont?

 

Nous ne voyons pas comment un accord de libre-échange pourrait aider nos populations dans de telles circonstances. Avant de donner le feu vert à tout accord, il faut instituer un débat exhaustif. Jusqu’à maintenant, tout se passe en secret. Il faut également étudier les répercussions de ces accords sur les droits de la personne.

 

Pour en savoir davantage

HAUT
Tous droits réservés © 2008 Conseil canadien pour la coopération internationale | info@ccic-ccci.ca