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Droits de la personne

 
Nous pouvons – et devons – en faire davantage pour promouvoir les droits des femmes et l’égalité entre les sexes
Par Robert Fox

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Promote women's rights and gender equality

Biona Ranja, Inde. Grand-mères, mères, filles, femmes qui s’occupent d’un proche dépendant et agricultrices – les femmes revendiquent le droit à la reconnaissance de leur travail.

 

Les femmes du monde ne cherchent pas plus de travail. Elles cherchent à assumer la direction de leur vie.

 

Pourtant, trop nombreux sont les projets de développement qui alourdissent le fardeau sur les épaules de la femme sans ajouter à ses capacités d’exercer pleinement ses droits fondamentaux– d’avoir la maîtrise de son corps, de récolter les bénéfices de son travail, d’exprimer ses opinions et de jouir de sa juste part d’autorité. Les projets qui appuient l’accès des femmes aux biens ou à la formation sans tenir compte de leur situation sociale pourraient n’ajouter qu’une tâche supplémentaire à une journée de travail déjà surchargée.

 

En tant que communauté, nous savons que la nature sexuée du pouvoir joue un rôle central dans la création et la perpétuation de la pauvreté, de la vulnérabilité et de l’inégalité. L’indice le plus permanent et pernicieux de la pauvreté et de l’absence de pouvoir est le sexe. Il recoupe la religion, l’ethnie, la caste ou la classe sociale.

 

Les femmes et les filles sont susceptibles de gagner moins, de posséder moins, de diriger moins. Elles sont moins susceptibles d’être instruites ou d’être élues à un poste de direction. Elles sont plus susceptibles de se voir refuser des services, d’être infectées par le VIH/sida et d’en souffrir, et d’être marginalisées dans les initiatives qui visent à prévenir les catastrophes humanitaires ou à y remédier. La violence sexospécifique touche toutes les couches de la société, au Nord et au Sud, et a d’énormes répercussions sur le pouvoir et la participation des femmes.

 

Les femmes en tant qu’agents de changement

 

Lorsque vous vous attaquez à des tabous, il vous faut avoir des discussions franches avec des personnes âgées respectées. Et lorsque vous étudiez le rôle de la violence fondée sur le sexe dans l’accroissement du taux d’infection au VIH en Afrique du Sud, ce sont les tantes et les grands-mères qui peuvent parler ouvertement et honnêtement de sexe et de pouvoir avec les jeunes femmes et les jeunes hommes.

 

Au Zimbabwe, des femmes en milieu rural travaillent au sein de leurs propres collectivités et se déplacent d’un village à l’autre pour enseigner aux jeunes à porter le condom et à en exiger le port, à renoncer à la violence et à la dénoncer, à respecter les droits de tous et de toutes et à les défendre.

 

Appuyées par le projet MUSASA et par le Matabeleland AIDS Council, ces femmes sont des chefs de file et des actrices essentielles de l’habilitation des femmes et du travail qui vise à confronter les attitudes qui les menacent.

 

Bon nombre d’entre elles sont séropositives et ont été victimes de violence. Elles considèrent que pour que leurs enfants et petits-enfants aient un avenir durable, la maîtrise de la crise provoquée par la situation politique, économique et sociale doit passer par un changement dans les relations hommes-femmes.

Mais bien que nous sachions cela, nous savons aussi que nos efforts collectifs pour combattre les causes fondamentales de cette inégalité n’ont pas été couronnés de succès. L’Association pour les droits de la femme et le développement (AWID) a documenté l’insuffisance de financement en ce qui concerne les droits des femmes et l’égalité entre les sexes1. Gender Action a mis en relief les écarts entre le discours et la pratique à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international2. Et plus près d’ici, nous savons que pour de nombreuses ONG, l’intégration du souci de parité entre les sexes a aussi entraîné sa dilution; ainsi, lorsque tout le monde est concerné, personne n’est tenu responsable.

 

Il est incontestable que les stratégies qui portent en grande partie sur le rôle des femmes, et sur leur accès aux ressources et leur emprise sur les ressources ont un effet bénéfique considérable sur les femmes, leur famille et leur collectivité – tout le monde en profite. Les stratégies conçues sans tenir compte des droits des femmes et de l’égalité entre les sexes sont la plupart du temps condamnées à l’échec – ou accentuent l’inégalité.  

 

Pourtant, dans nos analyses et notre travail, les femmes sont trop souvent invisibles. Ou bien on les dénombre pour pouvoir remplir une case dans une demande ou un rapport. Ou bien on les traite en victimes. Ou encore, on les considère comme des intermédiaires dignes de confiance, compétentes et dociles pour l’exécution de programmes, afin de garantir l’obtention de résultats sans s’attaquer aux injustices sous-jacentes.

 

Nous pouvons – et devons – en faire davantage pour promouvoir les droits des femmes et l’égalité entre les sexes. Pour un effet durable, nous devons êtres prêts à défendre les droits des femmes partout où intervient le pouvoir – au lit, à la maison, dans la rue, dans les champs et au travail, au marché, devant les tribunaux, dans les assemblées législatives, dans les médias et dans les tribunes multilatérales.

 

Quel que soit l’enjeu – les changements climatiques, les services publics, les moyens de subsistance en milieu rural, le VIH/sida, l’achat éthique, la consolidation de la paix, la migration – les femmes et les filles sont aux premiers rangs et l’on doit reconnaître qu’elles jouent un rôle essentiel dans la recherche de solutions. Nous ne commencerons à réellement progresser vers des solutions à ces enjeux que lorsque nous contesterons la dynamique sexospécifique qui crée ou exacerbe les préoccupations.

 

En plaçant l’égalité entre les sexes au centre de notre travail, nous appuyons des stratégies de transformation et de redistribution qui s’attaquent à la source du manque de pouvoir et de l’inégalité, ce qui favorise des modes justes et durables de partage du pouvoir, de production de richesse et d’intendance du patrimoine. En cherchant à résoudre les questions les plus épineuses, nous luttons contre un obstacle fondamental à la réalisation des droits de la personne pour tous.

De jeunes hommes repensent les rôles traditionnels

 

Chez les jeunes hommes du Nicaragua, il faut de la force et de l’assurance pour traiter les femmes avec respect et comme des égales. La Association of Men Against Violence du Nicaragua organise des ateliers pour les adolescents qui portent sur « le sens de la masculinité ». Par l’intermédiaire de groupes de discussion et de soirées cinéma, ils favorisent les échanges sur les rôles assignés à chacun des sexes, la violence fondée sur le sexe, la paternité et la justice pour les femmes.

 

Les jeunes hommes qui participent à la série d’ateliers remettent en cause les mythes et les préjugés sur le rôle des femmes et sur ce que c’est que d’être un « vrai homme ». Mais ce n’est pas facile. Ils sont souvent harcelés ou ridiculisés au sein de leur collectivité, et sont parfois isolés ou brimés.

 

Cependant, les jeunes hommes et leur famille constatent que leurs croyances et leur comportement changent, et l’Association joue un rôle important puisqu’elle se joint au mouvement des femmes dans la lutte pour promouvoir l’égalité et protéger les droits sexuels et génésiques des femmes.

 

Prenons l’exemple des changements climatiques. Trop nombreux sont les Canadiens qui croient que les changements climatiques sont une menace pour l’avenir, qui ne fait que poindre à l’horizon. Pourtant, pour des millions de femmes et de filles en Afrique, il s’agit d’un danger immédiat qui a des répercussions profondes sur leur vie. Elles passent des périodes toujours plus longues de la journée à marcher toujours plus loin pour trouver l’eau potable nécessaire à la consommation et la cuisine, à l’hygiène, aux jardins et au bétail. Ce faisant, elles ne peuvent jouer d’autres rôles essentiels, n’ont pas la possibilité de s’instruire et deviennent de plus en plus vulnérables à la violence. Bien qu’elles soient les moins responsables des changements climatiques, elles sont les premières à en souffrir et ce sont elles qui en souffrent le plus – et leurs ressources pour s’y adapter sont très limitées. Conséquemment, elles sont de plus en plus souvent déplacées de leurs terres, forcées de migrer pour trouver des aliments et du travail, pour survivre.

 

D’autre part, elles se mobilisent aussi, s’adaptent, s’activent; elles reviennent à des formes d’agriculture qui dépendent moins de la technologie et des intrants importés, et qui sont plus durables à l’échelle locale; elles réclament des gouvernements du Nord et du Sud qu’ils agissent davantage, et proposent des solutions de rechange.

 

Une approche axée sur l’égalité entre les sexes qui s’attaquerait aux changements climatiques  s’intéresserait d’abord aux gens plutôt qu’aux systèmes, aux émissions ou à la technologie. Elle étudierait les manières de garantir les droits des femmes et des hommes, des filles et des garçons les plus touchés. Elle examinerait la façon d’organiser la production et la consommation, en commençant par les ménages, la collectivité et le pays (et renverserait une dynamique qui semble fondée sur l’hypothèse voulant que la haute technologie, les subventions élevées et les marchés du carbone largement mondialisés soient les seuls choix viables). Elle explorerait les manières de conserver et de protéger la biodiversité, et se s’appuyer sur les actifs communautaires. Elle analyserait le tout, en cherchant un moyen d’accroître l’égalité des chances et de répartir les coûts selon la responsabilité et la capacité.

 

Partout dans le monde, des groupes de femmes courageuses et créatives– travaillant à la base, dans des regroupements de femmes, ainsi qu’avec des hommes au sein de groupes de producteurs et de groupes communautaires – s’attaquent à la question fondamentale suivante : comment survivre et prospérer tout en protégeant la planète?

 

Mais elles se rendent compte que cette question comporte d’autres questions sur la façon de protéger les droits sexuels et génésiques des femmes; de garantir leur droit à leurs terres; de garantir leur accès aux services de santé et d’éducation; et de respecter leur droit d’aimer qui elles veulent.

 

En ce qui concerne ces questions délicates, les organisations de prestation de services aux femmes et les mouvements de femmes continuent de jouer le rôle principal pour faire avancer les dossiers, et entrent souvent en conflit avec les gouvernements et les intérêts bien établis. En conséquence, le financement de telles organisations peut s’avérer encore plus précaire que celui des groupes locaux, et l’importance d’un financement indépendant et diversifié – pour appuyer les voix critiques – est d’autant plus grande.

 

À cet égard, nous devons assurer un équilibre dans notre programmation. La plupart des organismes soutiendront en priorité des initiatives qui aident les femmes à faire respecter leur droit à la satisfaction de leurs besoins fondamentaux. Toutefois, nous avons aussi besoin d’appuyer les efforts visant à garantir la mise en place de lois, de politiques et de programmes qui protègent les droits des femmes et font en sorte que les gouvernements s’acquittent de leurs obligations en vertu de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes des Nations unies (CEDAW) et d’autres engagements internationaux.

 

Or, les lois ne suffisent pas. Il faut des ressources pour mettre en œuvre les politiques, et pour financer les programmes, les services, le suivi et l’application. Encore là, le financement et le soutien aux organisations de défense des femmes et aux mouvements de femmes qui interviennent pour recueillir ces ressources sont de première importance.

 

Il importe tout autant de travailler sans relâche pour changer les mentalités et les comportements des gens. Renforcer l’estime de soi chez les femmes, officialiser leur leadership, favoriser les rôles non traditionnels, offrir des services d’éducation et assurer l’accès à l’information; ce ne sont que quelques-uns des moyens que prennent les organisations à l’échelle locale et nationale pour aider à changer les idées, les croyances et les modes de comportement.

 

Les groupements d’hommes et les hommes au sein des organisations communautaires commencent aussi à jouer un rôle plus actif pour contester les stéréotypes qui oppriment les femmes. Partout dans le monde, ont voit des initiatives novatrices, à l’intention en particulier des jeunes hommes, qui favorisent le respect des droits des femmes et la sexualité responsable, et qui s’attaquent aux préjugés traditionnels concernant la masculinité, les rôles masculins dans l’éducation des enfants et le développement de la conscience communautaire, ainsi qu’à la violence sexospécifique qui affecte à la fois les femmes et les hommes.

 

Le changement des conditions et de la situation sociales

 

Les habitants de Holeta, en Éthiopie, ont fait de réels progrès pour ce qui est de l’amélioration de leur niveau de vie et du renforcement de la cohésion sociale, en suivant les conseils de la Hundee Grassroots Development Initiative et en empruntant une approche communautaire pour le développement fondée sur l’actif. La schématisation détaillée des actifs de la collectivité a concrétisé davantage la contribution des femmes à la collectivité et à l’économie. Et en prenant appui sur ses connaissances, la collectivité a mis en œuvre une série d’initiatives qui ont amélioré les moyens de subsistance et facilité l’accès aux services.

 

Depuis, les femmes travaillent plus, et leur pouvoir social, économique et politique s’est accru. La décision de la collectivité de rendre illégaux le mariage précoce, la mutilation génitale des femmes et la transmission par héritage des veuves entre frères en est un exemple. L’augmentation de l’inscription des filles à l’école en est un autre, les femmes ayant plus d’argent à consacrer aux frais de scolarité de leurs filles.

Il faut aussi déployer des efforts similaires au niveau de la société, pour que se transforment la culture et les normes3. Que la « culture » soit traditionnelle et autochtone ou qu’elle vienne d’une époque coloniale, ou qu’elle soit le sous-produit du consumérisme occidental ou de l’engouement récent pour le hip-hop, il s’agit d’un travail délicat, minutieux, qui doit être soutenu à divers niveaux et par divers moyens – en collaboration avec des chefs et des guérisseurs traditionnels, en ayant recours aux grands médias, à des campagnes et à l’éducation.

 

Un travail de la sorte s’annonce ardu si l’on tient compte de l’ascendance du fondamentalisme et du risque que le soutien aux droits des femmes et à l’égalité entre les sexes soit perçu comme un complot occidental ou néocolonial. Pour cette raison, il importe d’établir clairement que notre travail est fondé sur les droits et que nous travaillons avec des organisations qui partagent nos valeurs et qui sont elles-mêmes engagées à transformer les relations hommes-femmes au sein de leurs propres sociétés.

 

Pour être crédibles, il est important que nous n’omettions pas de tenir compte des inégalités entre les sexes dans notre propre société. Puisque nous travaillons en partenariat et de façon solidaire avec les femmes et les hommes du Sud et de partout dans le monde dans le but de promouvoir les droits des femmes et l’égalité entre les sexes, nous sommes particulièrement responsables d’appuyer le changement ici même, au pays. En tant que Canadiens, nous échouons à nous acquitter d’un bon nombre de nos obligations en vertu de la CEDAW. De plus, nos programmes sociaux et de financement ont subi des compressions, tout comme le Programme de contestation judiciaire, qui a joué un si grand rôle pour protéger les droits des femmes et des minorités.

 

En tant que communauté, nous devons aussi examiner nos propres politiques et pratiques. Oxfam Canada a effectué une analyse comparative entre les sexes exhaustive interne qui a permis de cerner de nombreuses forces, mais aussi de nombreux secteurs à améliorer. Pour réussir à s’assurer que les femmes puissent jouir de la capacité, des outils, des lois et de l’environnement  propices à la promotion et à la défense de leurs droits, il faut prêcher par l’exemple.

 

À mesure que nous approfondissons notre compréhension et adaptons nos démarches pour favoriser les droits des femmes et l’égalité entre les sexes de manière plus significative et rigoureuse, tout porte à croire que nous pouvons accroître l’effet de nos efforts, et apporter de réels changements dans la vie des femmes et des hommes, des filles et des garçons, partout dans le monde.

 

Robert Fox est directeur général d’Oxfam Canada. En 2007, Oxfam Canada a adopté un plan stratégique sur six années intitulé « Walking the Talk on Women’s Rights », qui fait du renforcement des capacités en matière de droits des femmes et d’égalité entre les sexes le thème stratégique du programme, de la campagne et du travail de plaidoyer d’Oxfam.

 

Pour en savoir davantage

 


Références :

  1. AWID, Viabilité financière pour les mouvements de femmes dans le monde entier, le deuxième rapport Finance-la de l'AWID réalisé par Joanna Kerr, juin 2007.
  2. Gender Action, Gender Justice A Citizen’s Guide to Gender Accountability at International Financial Institutions, juillet 2007
  3. Les quatre secteurs de travail dont il est question dans le présent article sont tirés d’un cadre complet élaboré par Gender at Work, adapté du travail de Ken Wilber. Voir aussi Aruna Rao et David Kelleher, Is there life after gender mainstreaming?, dans Gender and Development, en ligne à www.genderatwork.org.

 

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